Catégories
Artiste Comprendre Critique

Joël Person / La Chamade ou la perspective de la ligne

Par Agnès CALLU

Lire le travail de Joël Person engage une réflexion sur la puissance des traits qui, articulés à la façon de rhizomes dynamiques, fabriquent un dessin sur le vif lequel capture, dans la poésie décalée du réel, une course de chevaux au movimento classicisant en même temps qu’elle cavalcade à l’aune d’un tempo aussi fiévreux qu’il est contemporain.

https://www.joelperson.com/La rencontre avec certaines des œuvres de Joël Person enchante et dérange quand elle résonne de près avec des vertiges esthétiques personnels connus ailleurs et différemment, demeurés incompris mais pour autant aisément repérables.

Toujours une histoire duelle

On ne voit et trouve dans une œuvre que ce que l’on y cherche, soit, de façon plus ou moins détournée, un morceau reflété de soi-même. Dans l’hiver 2020 confiné, regarder les chevaux de Person me transperça le cœur. J’eu la chamade. Comme toujours, souvent, chez moi s’organisa la constellation d’une image mentale fabriquée de tessons irréguliers d’images et de textes. Trois mots vinrent aux lèvres et retentirent sous le sabot des bêtes : Chamade, Cavalcade, Manade. Alors les visuels, telle une surexposition de calques fragiles et inégaux, avancèrent, métissés : Lucile/Catherine courant dans les escaliers retrouver les bras d’Antoine filmés par Alain Cavalier ; les Poneys sauvages, élégants et racés, montés, adolescente, dans la campagne anglaise du Dorset ; la sauvagerie crayeuse des chevaux-taureaux se bousculant dans les sables d’une Camargue brillant aux premiers soleils. Et les allitérations suscitèrent l’envie d’un rendez-vous assigné à la discussion puisqu’il s’agissait de parler de peinture, mais en réalité de dessin, la perspective narrative et esthétique y étant singulière, crissant sous la feuille de papier, travaillée en noir et blanc, jouant le primat d’une force oppositionnelle qui s’amuse de dérapages et contrefaçons.

 

Un travail indexé au JE autobiographique

S’arrêter sur l’objet-sujet de Person qui intéresse, soit le centaure Femme-Cheval / Cheval-Femme oblige à caractériser l’espace-temps du créateur.

Joël Person, au sens propre comme au figuré, navigue dans un espace personnel coupé en deux : le dehors et le dedans.

Au dehors, deux lieux structurent l’horizon. D’un côté, le micro lointain, celui de l’Irlande, de la mer des Cornouailles et de la Bretagne battue par les vents, secouée de nuages et de tempêtes, traversée par les icones du romantisme de Constable et les bourrasques à la Turner, soulevée par l’iode et les embruns talismaniques devenus des motifs à la façon de nuées orageuses cryptées sous le halo des lignes et des points. De l’autre, le macro lointain accroché à deux pôles géographiques de nature différenciée : ici, les terres d’Afrique puissamment fondatrices quand elles rappellent une naissance à Abidjan, surtout les recherches universitaires peuplant la bibliothèque africaniste du père ; là, la vastitude de la Chine déroulant l’intensité multiséculaire de sa civilisation courant le long d’une muraille devenue All over, et trouvant des points d’attache à Hangzhou, à Zhanjiajie ou dans le Shanghai rêvé du grand-père.

Le dedans de Joël Person, sa cosa mentale, se forge dans le creuset des ateliers : ceux, réels, urbains, producteurs dans le Paris de la rue des Petites-Écuries et au pied de la Butte Montmartre ; celui, en creux, de la maison de famille bretonne où l’oeuvre demeure « empêchée » mais au cœur de laquelle la mécanique du geste prépare, durant une génération, les prodromes du dessin qui attend.

Le temps de Joël Person se mesure en strates, trois en l’espèce : celle des héritages – à suivre Nietzsche, le monde de la connaissance par le père (cf. supra), celui de la culture par la mère et, flottant, l’empreinte de l’ancêtre peintre animalier Paul Magne de La Croix ; celle de la formation, mal engagée dans l’enfance en raison de la dyslexie puis transférée par le dessin-écriture dès lors déployé à la maison, puis aux Beaux-Arts ; celle du travail post 2002, frénétique, urgentiste, pressée de rattraper un supposé retard cependant nécessaire à la fertilisation  de « La Déferlante ».

 

Dès lors, on serre l’œuvre de Person dans ses enjeux et perspectives autant que sous son procès d’invention.

Person est un rêveur guidé par l’esprit fiévreux de la main, subjugué par la violence des imaginaires artistiques du XIXe siècle. L’artiste érotomane transfigure des femmes aux allures d’étalons dont il renifle la présence – au sens malrucien du terme – pour les scruter en chair et en os, réactivant le souvenir horrifique d’une Brunehaut attachée par les cheveux au cheval tyran de son supplice. Et les influences affleurent : Michel-Ange, Caravage, le Delacroix de Sardanapale, le Géricault du Radeau. Joël Person engage le mouvement en sculptant sa feuille dès lors que, les règles anatomiques et morphologiques acculturées, il les décale pour composer le sujet combinant la masse des proportions et l’écho des volumes. Alors les formes cinétiques propulsées par la vitesse, roulant sous le feu du galop, envahissent le lieu de l’image. Sur les bosselures du papier marouflé avancent Le bruit et la fureur de dragons/équidés issus en oblique des souvenirs du petit cheval Tang hantant les cauchemars de jeunesse. Au spectacle de scènes théâtralisées, on halète devant les pleins et les vides, l’arc des fesses et croupes dansantes, les aplats sombres et épais de carreaux de chair, les tailles serrées et corsetées de silhouettes animales, les musculatures saillantes et les jambes allongées de créatures tentatrices, les robes et crinières scintillant sous la buée de l’effort, la lumière des crins et le désordre des chevelures, le lustre des poils et des mèches emmêlés, les coups de rein et les cambrures de corps tatoués des brûlures de la passion.

Joël Person, à la recherche d’un naturalisme contemporain, bravant sa peur devant des minotaures qui le fascinent autant qu’ils le répulsent, réhausse le figuratif en proposant des bêtes passées au noir : celui de la pierre, du fusain, du charbon de bois pour faire faire briller l’or sombre, mâte comme brillant, foncé ou creusant le profond, sale et lumineux, dense ou parfois translucide, lavé ou poisseux de suie, d’animaux cadenassés  dans l’obscurité des stalles. Le travail du peintre qui, à tort, se désigne dessinateur, a à voir avec la fabrication fresquiste d’un palimpseste inachevé, cousu de couches et sous-couches, filigrané d’inquiétantes annotations mathématiques, traversé de larges rhizomes où les lignes s’enfoncent telles les Lines d’Ingold hachurant la folie d’une jungle cérébrale.

Person propose un dessein/dessin singulier déjouant les immobilités. Présentiste, il n’a de cesse cependant de produire une création graphique qui restitue, dans la combinatoire méandrique de ses rêves et fantasmes, les vestiges d’un passé, celui où les panthères du Jardin des Plantes capturées « sur le vif » ou les flibustiers de L’Auberge de la Jamaïque bâtissaient une mémoire de l’anxiété que l’agilité du trait, conscience inconsciente, s’efforce aujourd’hui de contenir.